Gomorra

 

Dans l'empire de la camorra   

Dernier bouquin de mal PAL de voyage sicilienne, Gomorra a été pour moi un choc absolu, sans doute le livre le plus dérangeant que j'aie jamais lu.

J'ai mis quelques jours à le digérer, ressassant certaines informations, certains passages qui m'ont particulièrement sonnée. 

Faut dire que jusqu'à présent, je vivais quand même un peu dans le monde des bisounours, déconnectée de la réalité dans sa dimension violente et abjecte. M'intéressant sans plus à la politique et à l'économie planétaire, aux mécanismes de fonctionnement du monde, bref, faisant preuve d'une légèreté confortable, d'un désintéressement bien pratique. 

Je l'ai déjà dit, je ne lis que peu d'essais, me cantonnant aux romans pour 98% de mes lectures. Et Gomorra n'est pas un roman. C'est un état des lieux, la description méticuleuse d'une hydre monstrueuse, d'un cancer nauséabond qui prospère sous nos yeux candides. 

 

Soyons clair, la mafia était dans mon esprit une association de malfaiteurs à la papa, vivant du racket de deux trois pizzerias en Italie et de la contrebande de cigarillos, essentiellement occupée à trucider les collègues de la tribu d'en face, à se huiler le catogan et à négocier l'achat en gros de Mercedes aux vitre fumées. 

En fait, pas vraiment. La camorra n'a rien du gang des Rapetout, et véritable entreprise, ses activités ont des ramifications dans le monde entier. Les montagnes d'argent sale – nerf de la guerre obtenu grâce au trafic de drogue, d'armes et aux magouilles dans le secteur du BTP - devient progressivement plus blanc que blanc grâce à un jeu subtile de il est passé par ici, il repassera par là, et réapparaît dans des commerces tout ce qu'il y a de plus réglos.

Non seulement la mafia a annexé ses territoires d'origine (Les Pouilles, la Campanie, la Calabre ou la Sicile selon les différentes obédiences), noyautant le bâtiment, monopolisant la distribution des denrées alimentaires ou l'industrie de la mode, mais elle s'acoquine avec tous ce que la planète compte de salopards pour trouver soit des fournitures soit des débouchés.

L'analyse de Saviano fait frémir car elle est froide, lucide et documentée : la camorra se considère comme un entrepreneur qui conquiert des marchés, lutte contre des concurrents et satisfait des clients, peut importe que le produit soit de la drogue, des kalachnikov, qu'il faille éliminer les concurrents en assassinant 50 personnes ou que le fait d'être un parrain réduise l'espérance de vie à 30 ans.

Souple, réactive, mouvante, adaptable, la mafia est partout : le monde est son marché. L'Argentine subit un blocus pendant la guerre des Malouines? Un despote africain veut équiper son armée? Angelina Jolie a besoin d'un costard haute couture pour les Oscars? Une société veut se débarrasser de 100 000 tonnes de déchets hautement toxiques et chers à retraiter?

Vous avez demandé la Mafia, ne quittez pas…

Pour des kalachnikov (6 euros ma bonne dame, 6 euros pièce), faites le 1.
Pour des mortiers (provenance ex pays de l'est, première main), faites le 2.

Pour des fringues de luxe (du cousu main, dans des ateliers clandestins, mais du Made In Italy s'il vous plait), faites le 3.

Pour enfouir vos excréments chimiques dans les collines de Campanie (et filer le cancer à toute les riverains) faites le 4… 

Pas une seule fois le côté "inventaire" ne m'a dérangée, même si je reconnais que les énumérations donnent parfois le vertige. Je suis restée scotchée de bout en bout, parfois au bord de la nausée tellement le propos est cru, violent, sans fard. À côté du fonctionnement et de la logique économique, les assassinats et les séances de torture apparaissent presque pittoresques. 
 

Et les perspectives d'avenir ne sont pas jojo, les institutions mafieuses ont encore de beaux jours devant elles. Même les maxi-procès font le jeu du Mal : mettant à l'ombre les parrains, ils accélèrent le renouvellement et donc l'adaptation de la pieuvre, délivrée de ses dirigeants les moins efficaces remplacés par des jeunots aux dents longues, qui rêvent tout bêtement d'être le prochain parrain, de détenir le pouvoir et de mourir assassiné. 

Ce bouquin est une dose d'acide, un jet de vitriol qui vous dessille les yeux.

Avant, je savais que le monde se composait de gentils et de méchants. Maintenant, je me dis que ce sont les méchants qui le font tourner, à grands coups de pompes dans le cul.

 

Dasola et Emma, eux aussi ko après cet uppercut, ainsi que Daniel Fattore.

Au-delà du livre, un article du JDD sur Saviano, et un autre de l'Express, enfin, une interview de Saviano chez CaféBabel. En cliquant sur la binette de l'auteur, son site (en italien).


Bon, ça va passer de ma PAL à la LI (lecture immédiate!).

En guise de supplément et pour connaître l'autre trou de la lorgnette, je vous conseille aussi ce truc-là, signé Laurent Léger (mais c'est du lourd):

http://fattorius.over-blog.com/article-18741851.html

Bonne lecture!



Je me détends un peu avec des romans futiles et inutiles, et puis je reviens aux choses sérieuses, ta suggestion me semble pas mal !! Merci de rebondir.



Bravo, super billet. J'espère que cela va donner des envies de lecture à d'autres blogueurs... A conseiller particulièrement à ceux qui veulent quitter le monde des bisounours ;-)



Merci ;-p
C'est exactement ça : une ordonnance pour plonger dans le monde actuel par le côté obscur.



Un bouquin qui secoue, et dont le dernier chapitre, consacré au trafic des déchets m'a réellement rendu malade.
Comme le dit Saviano, on a là l'expression ultime du capitalisme le plus débridé, près à empoisonner le monde entier, y compris sa propre région, pour quelques bénéfices supplémentaires.
C'est un euphémisme que de dire que l'on risque fort de perdre le peu de foi qu'il peut nous rester dans l'homme après une telle lecture.



C'est aussi ce chapitre qui m'a fait le plus mal : moi qui prends sagement des douches et pas des bains, qui mets les bouteilles plastoc dans le conteneur jaune et le papier dans le vert en espérant n'être pas complètement pathétique... Tu parles que je me sens bien con!



... lu pendant mes petites vacances, avec beaucoup d'intérêt! C'est dense, et ça balance un max. Dans le genre, c'est une splendeur.



... lecture faite et commentée:

http://fattorius.over-blog.com/article-24037606.html

Des images particulièrement parlantes du film tiré du livre figurent par ailleurs sur youtube et sur http://www.fandangowebtv.it. Saisissant.



Je savais que cette lecture serait appréciée à sa juste valeur ;-))
Je mets votre note en lien.


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