Marseille quart nord




Connaissez-vous Benito Pelegrín?

 

Quoi, vous n'avez pas lu D'un temps d'incertitude, Europe XVIe-XVIIe siècle?

 

Ah bon?

 

Ok, moi non plus.

 

 

D'ailleurs, je ne pensais jamais lire un bouquin de chez Sulliver, vu que ça tape plutôt dans de l'essai sociétal, de la littérature cérébrale, pour laquelle je ne suis pas intellectuellement équipée.

 
Mais l'éditeur m'a gentiment proposé de me l'envoyer, m'assurant qu'il n'était point besoin d'un doctorat en ethnologie pour l'apprécier, car Benito, avant d'être un éminent universitaire, a été un gosse immigré, parachuté dans les quartiers nord de Marseille dans les années 50, ce sur quoi porte le bouquin, alors j'ai répondu que bon d'accord, je voulais bien essayer.
 
Et c'est cet univers coloré, aux accents de savon et d'huile d'olive que Pelegrín nous conte, avec des arômes d'Espagne, son pays d'origine, où repose son père, opposant politique de Franco.

Le bouquin reprend en fait des chroniques diffusées dans divers journaux, enrichies et retravaillées. On découvre les difficultés quotidiennes d'une famille en acclimatation, les petites aventures des gens du quartier, élections, mariages, et prises de bec entre voisins.
 

Sur le fond, j'ai trouvé qu'on tournait en rond, la faute sans doute à la matière d'origine, l'auteur l'explique d'ailleurs sa volonté dans le prologue, ayant fait le choix d'oublier la reconstitution chronologique et de garder une « nébuleuse historique ».

Par contre, je dois reconnaître que la forme est époustouflante, la langue ciselée comme seul un amoureux des mots peut le faire! On ne sait plus si on lit de la prose où de la poésie, et finalement, l'histoire cède le pas à la sonorité, à la petite musique des phrases.

Pelegrín se noie, s'immerge dans les mots, dans les sons, décortique le parler sonore et parfois phonétique des Marseillais. Au-delà de l'histoire personnelle de l'auteur et du récit de son enfance dans les quartiers populaires qui a sonné un peu convenue à mon goût (c'était dur, on était pauvre, mais tout le monde était beau et gentil...), ce bouquin permet surtout au lecteur d'être le témoin privilégié de la fantastique histoire d'amour entre Pelegrín et la langue française!!

 

« Sur un ciel hachuré de grues, gribouillé du gris des fumées des usines, nouveaux clochers du culte de ces temples du travail, d'innombrables et gigantesques cheminées en brique ou en béton, les jours de novembre sans vent, arboraient, au bout de leur tronc, la frondaison ronde de leur fumée, plus souvent striée, filée et débitée en lignes parallèles blanches par le mistral. Oui, ces fameuses huileries, savonneries, sucreries, tréfileries, les silos tubulaires serrés comme des orgues géants et frileux, donjons vertigineux, grandes cathédrales de la religion du labeur pas encore désaffectée... »  

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